Qui a inventé l’agriculture, et était-ce vraiment une bonne idée ?

« L’agriculture est une invention humaine assez récente, et à bien des égards, ce fut l’une des idées les plus stupides de tous les temps. Les chasseurs-cueilleurs pouvaient subsister grâce à des milliers d’aliments sauvages. L’agriculture a changé tout cela, créant une dépendance accablante à quelques dizaines d’aliments domestiqués, nous rendant vulnérable aux famines, aux invasions de sauterelles et aux épidémies de mildiou. L’agriculture a permis l’accumulation de ressources produites en sur-abondance et, inévitablement, à l’accumulation inéquitable ; ainsi la société fut stratifiée et divisée en classes, et la pauvreté finalement inventée. » Robert Sapolsky, chercheur en neurobiologie à l’université de Standford. (1)

Robert Sapolsky, chercheur et potentiel vainqueur des plus prestigieux concours de barbe.

Robert Sapolsky, scientifique et potentiel vainqueur des plus prestigieux concours de barbe.

La citation interpelle. Mais ne vous laissez pas induire en erreur par son allure de gourou très années-soixante : Robert Sapolsky est un éminent chercheur, et par ces quelques phrases, il ne fait qu’exprimer un point de vu répandu dans la communauté scientifique (2). L’un des premiers à avoir considéré que l’agriculture était la source de tous nos maux est Jared Diamond, biologiste et professeur de géographie à l’Université de Californie (Los Angeles). Sa thèse, expliquée dans son livre « De l’inégalité parmi les sociétés », lui valu un prix Pulitzer en 1998.

Maintenant que vous commencez à voir votre petit primeur comme un symptôme du déclin de notre espèce, tempérons cette théorie par deux remarques. D’abord, il ne faut pas romantiser l’aube de l’humanité car la vie des chasseurs-cueilleurs était souvent courte et rude.  Ensuite, la portée pratique de cette théorie est très limitée dans la mesure où nos sociétés ont clairement atteint un point de non-retour : la chasse aux mammouths et la vie nomade ne risquent pas de redevenir la tendance majoritaire demain. A la marge, on se souviendra quand même avoir évoqué sur ce blog la possibilité de « faire ses courses dans les champs » pour y redécouvrir que la nature était à croquer.

Malgré tout, la citation qui ouvre cet article a le mérite de provoquer une réflexion : l’agriculture n’est pas apparue par accident. Son invention et sa systématisation participaient de choix conscients que les hommes, à un moment donné, ont estimé être les bons. Cela nous amène à poser la question suivante : qui a eu cette idée, et était-elle si mauvaise que cela ?

Les chasseurs-cueilleurs amérindiens vivaient  d'une façon proche des premiers hommes (photo de 1870).

Les chasseurs-cueilleurs amérindiens vivaient d’une façon proche des premiers hommes (photo de 1870).

Pendant 99% de son histoire, l’humanité a effectivement vécu de façon nomade, dans de petites sociétés égalitaires et dépourvues de culture matérielle. 18 000 av. JC, la dernière ère glacière se termine et le climat mondial se réchauffe progressivement : l’hémisphère-Nord devient plus fertile et des forêts recouvrent peu à peu les toundras. Les êtres humains, auparavant cantonnés à l’Afrique, au Sud de l’Europe et de l’Asie, vont rapidement peupler les cinq continents. Au même moment en Palestine apparaît la culture natoufienne, caractérisée par les premières expériences de sédentarité. C’est à dire, en gros, que les natoufiens sont les premiers à construire des villages. C’est là qu’est né l’homme que nous cherchons, l’inventeur de l’agriculture… étant donné que la culture natoufienne ne connaissait pas encore l’écriture, nous ne savons rien de leur langue. Par convention, nous appellerons donc notre homme Kevin.

Kevin le natoufien s’est levé un matin en se disant qu’il ferait sûrement une bonne affaire en domestiquant les plantes et les animaux autour de lui. Pourquoi cette idée lui est-elle venue ? La question demeure controversée, mais il est certain que la météo y fut pour beaucoup. D’abord, le réchauffement du climat à la fin de l’ère glacière entraîna la disparition de 85% de la mégafaune, c’est à dire des mammifères géants sur lesquels les hommes avaient l’habitude de se nourrir. De ces grosses bêtes nous nous souvenons surtout du mammouth, mais il en existait beaucoup d’autres, comme le paresseux terrestre (qui pesait cinq tonnes quand même) ou encore le glyptodon, dont l’apparence était si grotesque qu’il méritait bien sa photo dans cet article.

Le glyptodon. Votre arrière arrière [...] arrière grand-père en a probablement chassé un.

Le glyptodon. Votre arrière arrière [...] arrière grand-père en a probablement chassé un. Cela mérite bien une petite pensée pleine d’estime.

Kevin et les autres garçons du village se sont rabattus sur des espèces plus véloces et moins nourrissantes comme les lapins, les gazelles ou les cervidés. Bref, la chasse était devenue pénible et peu rentable. En même temps, les températures plus douces ont allongé la durée de vie moyenne tout en rendant l’existence plus confortable. Ce qui a eu cette fâcheuse conséquence d’augmenter la fertilité des femmes : Kevin devait relever le défi de nourrir le premier baby-boom de l’histoire. Enfin, il y avait très certainement un dernier problème. La sécheresse relative tendait à faire reculer les céréales sauvages qui n’y étaient pas préparées, et que Kevin avait l’habitude d’aller faucher pour nourrir sa petite famille. Il a donc décidé de lutter contre la brousse envahissante et de planter lui-même des graines pour voir s’il pouvait donner un coup de pouce aux plantes dont il dépendait tant. C’est un succès ! Il rentre au village et annonce sa découverte : jusqu’à la fin de sa vie il fut célébré en héros.

Son invention essaima rapidement aux monts Zagros (actuellement l’Irak et l’Iran). On commença à planter du petit épeautre, de l’orge et du pois-chiche. En parallèle, grisés par le pouvoir qu’ils semblaient acquérir sur la nature, les hommes se sont mis à construire des enclos pour les chèvres, les cochons et les moutons sauvages.  En 8000 av. JC, la messe était dite : l’agriculture et l’humanité étaient mariés pour toujours. Seul hic, cette union engendre une explosion démographique qui n’a jamais été freinée depuis… En gros, l’agriculture est à la fois le maux et son propre remède. Bien tenté, Kevin ! (2)

Le croissant fertile où l'agriculture est née et s'est rapidement développée.

Le croissant fertile où l’agriculture est née et s’est rapidement développée.

Alors, l’agriculture : pour ou contre ?  Il est clair que son apparition marque un tournant dans l’histoire de l’humanité, qui permit le développement sans précédent de la technologie et conduisit à l’avènement de la civilisation telle que nous la connaissons : Victor Hugo, les boulevards périphériques et les fongicides. A vous de voir si le verre est à moitié plein ou à moitié vide. Ce qui est certain, c’est que depuis 10 000 ans, l’invention de Kevin le natoufien n’a cessé de se réinventer : on vous raconte ça dans les prochains épisodes. A suivre…


(1) Robert Sapolsky, Why Zebras Don’t Get Ulcers, Editions St. Martin’s Griffin, p.383

(2) Sanjida O’Connell, Is farming the root of all evil ?, The Telegraph, 23 juin 2009

(3) K. Kris Hirst, History of Agriculture, About.com, http://archaeology.about.com/od/historyofagriculture/qt/History-Of-Agriculture.htm

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A propos de

Benjamin Stock

Benjamin Stock

Sa première nouvelle rédigée à 15 ans ? Autobiographie d'une gazinière. Depuis, Benjamin, le benjamin des contributeurs de ce blog, adore écrire des histoires et invite dans ses récits détectives privés et reporters de l'extrême. Si ses personnages ont rarement existé, ses articles racontent pourtant la vérité. 

commentaires

  1. Françoise Riffet

    Et qu’en pensent-les végétaliens?

  2. Je vous recommande vivement de lire sans a priori, le petit livre (vert) de Masanabu Fukuoka « La révolution d’un seul brin de paille ».
    Il fut, dans les année 90, après plus de 30 ans de culture dans ses champs, le premier et le seul à pratiquer, ce qu’il appelait « une agriculture naturelle »… (ndlr – en opposition à l’agriculture conventionnelle, voire même biologique, toujours soumisses aux découvertes de la science du moment).
    De toutes façons, là où il y a « Agriculture », il n’y a plus « Nature » ! Voyez les désastres en « Apiculture », en à peine 100 ans d’apiculture moderne (cf. ruches à cadres mobiles – Dadant).
    Ici, dans le Nord du Lauragais, aux portes de Toulouse, nous avons planté des bulbes de Safran directement dans la prairie (pas de labour, pas d’amendement, pas de désherbage, pas de traitement, pas d’irrigation…). L’eau du ciel, l’air du temps et la terre mère… pour une récolte, cueillette, qui nous fait vivre simplement et heureux ;-))
    C’est l’agriculture « du ne rien faire »… du « ne rien faire » d’inutile !

  3. Pseudomoi

    Bonjour, en réaction à ce post (qui est d’ailleurs plutôt un article, non ?), quelques questions qui n’ont rien à voir avec le sujet : pourquoi l’auteur signe-t-il seulement de son prénom ?
    Et d’ailleurs, existe-t-il vraiment ? On a plutôt l’impression d’un travail collectif… bravo à « Benjamin » si ce n’est pas le cas ! Plus généralement, pourriez-vous nous expliquer comment ces blogs sont produits, financés, etc. ? Merci de votre réponse.

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