La Ferme du bonheur : cultures poétiques et politiques

A Nanterre, entre la faculté, la maison d’arrêt, les cités HLM et l’autoroute, la Ferme du bonheur invente depuis 20 ans une autre façon de cultiver, politique, poétique et libertaire. Bienvenue dans la société du spectacle interprétée par son berger, Roger des Prés*.

Shalala / Twibilidi/ Shalala... / Twibilidi Soyez les bienvenus / À la ferme du bonheur

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« RER A direction St Germain en Laye, arrêt Nanterre Université sortie 1. Traversez la Fac. Longez la palissade des poètes avec des cirques derrière, des vignes devant. Soudain ! Deux pianos s’enfoncent dans la terre. Passez entre ! Porte en bois, cloche en bronze. » Pour se rendre à la Ferme du bonheur, il suffit de suivre les indications données sur le site. Ou de demander son chemin, perdu au milieu du campus qui, près d’un demi-siècle après 68, semble s’être inexorablement assoupi. Ou encore de se laisser guider par les cris des paons de la Ferme qui ne se lassent jamais de criailler. « Il y a eu ici jusqu’à 14 paons », confie le maître des lieux.

Table d'hôtes quasiment tous les jours de la semaine.

Table d’hôtes quasiment tous les jours de la semaine.

La porte en bois, plantée sur le bord de la route, est ouverte. On se faufile sur un petit sentier bordé de pommiers et poiriers en espalier pour arriver devant une halle. Parois de verre, parquet rarement ciré, le lieu rappelle ces bars éphémères de Prenzlauer Berg à Berlin et ouvre sa table d’hôtes quasiment tous les jours de la semaine. Dehors, un groupe de quinquagénaires fringants prend son thé au jasmin sur deux grandes tables en devisant poésie et en se demandant au passage pourquoi le cochon de la ferme peut bien s’appeler Hélène. « Hélène de Stroy, explique l’un des 20 employés de la ferme, il faut prononcer à l’anglaise. Elle attend des porcelets, c’est pour bientôt. » On apprendra au passage que le dindon se nomme Gérard Poireau Fenouille.

Envers du décor...

Envers du décor…

Un peu plus loin, sous un hangar fait de poteaux téléphoniques et de matériaux de chantier récupérées : la Favela théâtre accueille le reste de l’année aussi bien des concerts que des projections ou même un hammam improvisé. En ce dimanche du mois de mai, le décor est difficile à décrire et se situe à mi-chemin entre la gare de marchandises et l’univers des mille et une nuits. On trouve en vrac : une baignoire de cuivre remplie de bidons de lait, un lit à baldaquin, des oreilles de lapins et des cloches de moutons, une roulotte, du linge qui sèche, des paniers, des passerelles mais aussi pas mal d’animaux parce qu’on est à la ferme : Hélène donc mais aussi des moutons, des lapins, des oies, des paons capables de magnifiques roues et tout ce que les voisins ont bien voulu ramener.

Récup à la ferme.

Récup à la ferme pour le hammam du bonheur.

Il y a 21 ans, lorsque Roger de Prés, le fondateur de la ferme arrive au 220 rue de la République l’ambiance était plus dépouillée. « J’ai atterri à Nanterre, après avoir été chassé par la mairie d’Asnières de l’usine où j’étais basé avec un bouc et trois biques, un âne, deux chiens, deux caravanes, un barda de spectacle, un atelier… » Celui qui est inscrit sur les listes électorales en tant qu’agriculteur de spectacles se voit alors conseillé par son voisin du cirque Nowak : « t’as qu’à t’installer par là-bas tiens, j’en ai causé à la mairie. » Et c’est ainsi que Roger des Prés pose ses malles sur ces 2500 m2 de friche urbaine pour ne plus jamais en partir.

De soudures en mises aux normes, de tempêtes de 1999 en ouragans administratifs, de festival de cultures traditionnelles en salons d’hiver, « 25 m2 sous les bâches militaires, autour d’une cuisinière à bois où la soupe fume, musique, théâtre, cinéma, arts plastiques » jusqu’aux bals électro, l’agriculteur-artiste ancre au fil des années son navire et ses idées dans le paysage local. « Son travail est politique, témoigne l’architecte Patrick Bouchain. Il est libéré de la rationnalité toute puissante, il en révèle les absurdités. En passant à l’acte avec liberté, Roger des Prés met les choses à l’épreuve en les faisant et mélange sans cesse acte et pensée. »

Transhumnce hebdomadaire.

Transhumnce hebdomadaire.

15h, la sonne cloche. C’est l’heure de partir au Pré, le parc rural expérimental, 5 hectares de friches prêtées par l’Epadesa, l’établissement public d’aménagement de la défense Seine Arche. On sort les brouettes et les bêtes pour partir sur ces nouvelles terres à quelques sauts de moutons de là. Dans les rues, sur fond de RER, les 15 moutons et les 12 agneaux filent doux, recadrés au premier écart par le chien de berger de la maison. On arrive à la campagne, au dessus du tunnel de l’A14, juste avant l’échangeur A14/A86 et en bordure du RER. Deux hectares ont déjà été défrichés par les jardiniers du dimanche, les salariés de la ferme et les wwoofers, de plus en plus nombreux à venir traîner leurs serfouettes dans le Pré. « Vu le prix des hôtels à Paris, c’est aussi un moyen de se loger à peu de frais », témoigne l’un d’entre eux.

Le Pré, parc rural expérimental.

Le Pré, parc rural expérimental.

Le terrain de culture se compose d’un espace de maraîchage où sur 1000 m2 l’équipe teste tout ce qui peut faire du bien à la terre : permaculture, cultures sur buttes, bois raméal fragmenté (BRF), pâturage extensif, cultures rustiques adaptées. « Nous sommes ici sur des remblais de construction, explique le chef jardinier, l’objectif numéro 1 est de dépolluer les sols. » Et aussi de tester et d’innover. « A côté du verger, voici notre plaine de céréales, un damier conservatoire de semences anciennes sur lequel nous avons semé une quinzaine de variétés de céréales en voie de disparition, interdites par le codex alimentarus Monsanto-Facho. »

En 2013, 700 kilos de fruits et légumes, d’aromatiques et de miel ont pu être produits au Pré. Roger des Prés imagine encore réinviter des bœufs et des chevaux pour se passer de tracteur, conserver les bêtes et végétaux en voie de disparition, planter la moindre graine poétiquement « c’est-à-dire pas en rangs d’oignons déprimants mais en joyeux bordel décidé par des artistes, les gosses des écoles ou les voisins du quartier. » Bon allez Roger, c’est fini, arrête de rêver. « J’rêve pas, j’travaille. »

Les rêves naissent aussi dans les choux.

Les rêves naissent aussi dans les choux, pas vrai Roger des Prés ?

* A lire : La Ferme du Bonheur, Roger des Prés, Actes Sud (dont quelques citations de cet article sont tirées)

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A propos de

Hélène Binet

Hélène Binet

Son sourire est invincible mais sa vie semble impossible. Hélène écrit pour ce blog, pour des sites d'information alternatifs ou la presse traditionnelle ; elle publie des guides aussi différents que "Les arbres remarquables d'Isère" ou "Belle et bio à Paris" ; elle gère sa propre Ruche, l'une des premières et des plus grandes de France ; elle a trois enfants ; elle élève un chat. Quand on y pense on perd haleine. Pas elle.

commentaires

  1. Ces moutons, je les vois tous les ans à l’université de Nanterre, ils broutent les pelouses de la fac. j’adore les avoir à côté de moi quand je révise sur l’herbe. Je trouve ç génial!!

    • lucillepaques

      j’aimerais bien savoir si les gens enfermés ds la prison ou ds les hlm participent à cette ferme du bonheur…..
      bien à vous
      noelle

      • La Ruche qui dit Oui !

        Oui oui, c’est un lieu de vie où cohabitent tous les gens du quartier mais aussi les plantes et les animaux. N’hésitez pas à y faire un tour si vous passez par là, c’est magique.

  2. Formidable ! Je passerai vous voir lors de mon tour de France à vélo en 2015. J’en salive déjà…

    Chantal

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